Quand la fiction devient un outil de management
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Explorer le futur pour transformer l'organisation
Les organisations contemporaines font face à une accélération simultanée des transformations environnementales, sociales, technologiques et géopolitiques. Le monde évolue vite, et de nombreuses entreprises peinent encore à se projeter dans des futurs crédibles.
Les outils managériaux classiques tel que les plans stratégiques, les indicateurs de performance, les études de marché ou encore les ateliers de créativité ponctuels, montrent rapidement leurs limites lorsqu’il s’agit de penser des ruptures profondes ou de travailler l’incertitude. Ils permettent de piloter l’existant, mais peinent à ouvrir de nouvelles voies et engager collectivement les acteurs dans une réflexion de long terme.
Dès lors, une question centrale se pose : comment créer, au sein des organisations, les conditions d’un débat collectif sur le futur capable de préparer des transformations profondes ?
C’est dans ce contexte que la science-fiction institutionnelle apparaît comme un outil managérial particulièrement pertinent, en proposant de travailler le futur non plus comme un objet à prédire, mais comme un espace collectif à explorer et à débattre.
De la science-fiction à la science-fiction institutionnelle
La science-fiction est un genre narratif fondé sur une spéculation rationnelle et plausible, appuyée sur des connaissances scientifiques, techniques ou sociales. En projetant des futurs possibles, elle permet de prendre de la distance avec le présent et d’interroger des tendances, des tensions ou des dimensions inexplorées du réel. Comme l’a montré Darko Suvin, cette « étrangeté cognitive » permet à la science-fiction d’interroger le présent par le détour du futur.
Contrairement à une vision longtemps réductrice, la science-fiction constitue un imaginaire sérieux, historiquement mobilisé pour penser les transformations technologiques et sociétales. Des œuvres comme « I Robot » d’Isaac Asimov, qui interroge l’éthique de l’intelligence artificielle, ou les travaux d’Arthur C. Clarke, dont certaines intuitions ont inspiré des innovations majeures (satellites géostationnaires, ascenseur spatial), illustrent cette capacité de la fiction à structurer durablement les représentations du futur.
La science-fiction institutionnelle, proposé par Thomas Michaud, s’inscrit dans cette continuité. Elle correspond à l’utilisation volontaire de récits de science-fiction par les organisations pour réfléchir à leur avenir et accompagner des transformations stratégiques ou organisationnelles. Concrètement, la fiction est intégrée à des dispositifs managériaux structurés (ateliers, programmes dédiés) et sert de support de discussion entre différents acteurs de l’organisation.
La science-fiction institutionnelle : un processus d'innovation managériale
La science-fiction institutionnelle prend donc la forme d’ateliers ou de programmes dédiés mobilisant une pluralité d’acteurs : collaborateurs internes, auteurs de science-fiction, experts scientifiques ou techniques, et une équipe chargée de l’animation du dispositif. Ce cadre structuré crée des espaces d’échange inhabituels, dans lesquels des acteurs issus de métiers, de fonctions ou de niveaux hiérarchiques différents peuvent confronter leurs visions du futur.
Dans ce dispositif, le récit de science-fiction ne constitue pas une vision stabilisée de l’avenir. Il fonctionne comme un support de travail volontairement instable, destiné à être discuté, critiqué et transformé. Roussie et al. (2026) qualifient à ce titre le récit d’« objet martyr » : un artefact exposé aux désaccords, qui cristallise les tensions et les représentations des acteurs, pour faire émerger des débats qui restent habituellement souvent implicites ou difficilement formulables.
On peut dès lors imaginer un atelier de science-fiction institutionnelle mené au sein d’une grande entreprise industrielle, avec un scénario qui projette l’organisation en 2045, où une intelligence artificielle décisionnelle pilote en temps réel l’allocation des ressources, la gestion des carrières et la fermeture de sites, au nom de l’optimisation économique et environnementale. Le scénario provoque rapidement des frottements créatifs entre acteurs.
Les équipes innovation et numériques y voient un futur techniquement crédible et porteur de performance. Les fonctions RH et les partenaires sociaux expriment des inquiétudes liées à la déshumanisation du travail et à la dilution des responsabilités managériales. Les managers de terrain soulignent, quant à eux, l’écart entre décisions algorithmiques et réalités opérationnelles.
Le récit devient alors un objet martyr : contesté, réécrit, nuancé. Il sert à décrire l’avenir, mais à révéler les tensions internes de l’organisation. À l’issue du processus, le résultat n’est pas le scénario, mais :
• La révélation de tensions internes jusque-là peu ou pas exprimées ;
• La mise en débat de sujets sensibles (place de l’humain, gouvernance de l’IA, légitimité des décisions) ;
• L’émergence de nouveaux principes guidant les projets de transformation.
La science-fiction institutionnelle génère avant tout des apprentissages collectifs et des prises de conscience partagées, qui peuvent ensuite orienter les choix stratégiques et les transformations organisationnelles.
Son caractère innovant ne tient pas à la fiction elle-même, mais au dispositif managérial qu’elle instaure : le rôle du management évolue, il ne s’agit plus de décider du futur, mais d’organiser les conditions de sa mise en discussion.
Une application concrète : la Red Team Défense
La Red Team Défense, initiée par le ministère des Armées françaises à partir de 2019, constitue un exemple emblématique de science-fiction institutionnelle appliquée à grande échelle. Face à des environnements stratégiques marqués par une forte incertitude, l’institution militaire a choisi de mobiliser la science-fiction comme un levier de transformation des cadres de pensée. Le dispositif repose sur un processus de co-conception structuré associant :
• Des auteurs de science-fiction (Red Team),
• Des acteurs internes aux armées (Blue Team),
• Des experts scientifiques et techniques (Purple Team),
• Une équipe d’animation (Black Team).
L’apport concret du dispositif réside dans la capacité de l’institution à identifier des vulnérabilités stratégiques, à décloisonner les expertises et à enrichir ses processus de décision.
Bien que militaire, ce dispositif met en lumière des mécanismes directement transposables aux entreprises confrontées à des transformations complexes : transition écologique, mutations technologiques, évolution des métiers ou crises de légitimité organisationnelle.
Conclusion
La science-fiction institutionnelle ne fournit ni visions toutes faites ni solutions immédiates. Elle agit en amont, sur ce que les organisations peinent souvent à travailler : leurs représentations du futur. Les récits produits ne se traduisent pas mécaniquement en décisions ou en transformations concrètes, leur impact dépend de la capacité des organisations à prolonger les débats dans l’action, à préserver la diversité des points de vue et à maintenir un espace de discussion réellement ouvert. L’institutionnalisation du dispositif comporte par ailleurs un risque de normalisation, susceptible d’atténuer la portée critique des scénarios.
Il n’en reste que dans un contexte d’instabilité croissante, la science-fiction institutionnelle ouvre une nouvelle voie pour les organisations : faire du futur non plus un risque à anticiper, mais un levier stratégique à explorer collectivement.
Analyses et post réalisés par Emma BOUTTIER et Lisa CHEVALIER
Références
Suvin D., 1979, Metamorphoses of Science Fiction, Yale University Press.
Roussie M., Adam-Ledunois S., Damart S., 2026, « La science-fiction, levier de transformation organisationnelle », Marché & Organisations.
Michaud T., 2023, La science-fiction institutionnelle, Paris, L’Harmattan.

















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