La courbe d'apprentissage

La courbe d’apprentissage (ou courbe d’expérience ou encore fonction de progrès) désigne la modélisation d’un lien, souvent mathématique, entre le coût de production d’un bien et le volume de sa production cumulée. La décroissance du coût de production, à un taux uniforme, trouve sa source dans l’accroissement des connaissances lié à l’accumulation de l’expérience de production. Ce phénomène gestionnaire, traduisible en loi générale, a été d’une fécondité rare, participant tout à la fois à la diffusion des prévisions en sciences de gestion, au management scientifique, qu’à la genèse des théories sur l’apprentissage organisationnel et la gestion des connaissances. Il a également joué un rôle majeur sur le management stratégique et la pensée économique.

L’histoire retiendra que la notion de courbe d’apprentissage est issue des travaux de Theodore P. Wright (1936) menés dans le secteur de la production aéronautique américaine. Mais le concept émerge en réalité concomitamment aux Etats-Unis avec l’officier Leslie MacDill en 1920 et en Allemagne sous l’égide de l’industriel et ingénieur allemand Adolph Rohrbach (1927). La paternité du concept et son origine géographique sont donc multiples, contrairement à la matrice industrielle qui reste la production avionique. L’unicité du secteur d’émergence est surprenante et s’expliquerait selon Dullon, Thomas & Butler par la rencontre d’un ensemble de conditions propices (rationalisation amont des bureaux d’études et des bureaux des méthodes, investissements privés et publics élevés de la R&D, accélération du rythme de la production dans un contexte martial et forte intensité du secteur en facteur travail).

Rapidement, la courbe d’apprentissage devient un outil puissant pour déterminer la capacité industrielle et se diffuse à tous les secteurs manufacturiers de grande série comme un moyen de prévision au service de la planification de l’activité. Le nombre d’ouvriers nécessaires, les délais pour atteindre un rythme de production donnée et le nombre d’unités livrées peuvent enfin être estimés avec robustesse. A partir des années 60, le concept essaimera en direction des sciences économiques, par l’intermédiaire de la RAND Corporation, et sera incorporé aux théories de la croissance par l’intermédiaire de Kenneth Arrow. Il sera également à l’origine d’un des plus célèbres outils d’analyse stratégique encore enseigné aujourd’hui, la matrice de gestion de portefeuille BCG du cabinet de conseil éponyme.

Avis de l’observatoire : Les heures de gloire de la courbe d’apprentissage font place au déclin à partir des années 1970. De nombreux chercheurs pointent ses faiblesses comme l’absence de prise en compte du symétrique de l’apprentissage, son frère ennemi, l’oubli organisationnel. Dans la même veine, des travaux rappellent que l’accumulation d’expérience ne provoque pas, par elle même, de réduction de coût mais qu’elle ne fait qu’offrir des opportunités que des managers alertes peuvent astucieusement exploiter. Le succès du concept dans l’après guerre aurait-il fait oublier l’absence de naturalité en science de gestion au point de croire en la fiction d’une entreprise « boite noire » ? Mais le coup de grâce viendra d’un phénomène plus profond mis en avant par Abernathy en 1974. Les gains de productivité liés à l’expérience emmènent les entreprises vers une pente difficile à remonter avec le temps. La baisse des coûts, issus d’une plus grande spécialisation, se fait au prix d’une diminution des capacités d’adaptation, ce qui à l’aune d’une économie de l’innovation intensive semble sonner le glas des stratégies de domination par les coûts.

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