Armée romaine, leadership et leçons d’apprentissage organisationnel

Stratégie et management n’ont pas été inventés avec F.W. Taylor ou autres contributeurs du 20ème siècle. Les exemples foisonnent, démontrant qu’un grand nombre des principes et contributions théoriques du management moderne ont en fait été utilisées bien longtemps avant la lettre et leur étiquetage. Par exemple, les faits d’arme de l’armée romaine sur la chose navale illustrent parfaitement une certaine conception du leadership théorisée plusieurs siècles plus tard ainsi qu’un modèle d’apprentissage organisationnel également étudié très longtemps après l’avènement de l’empire romain et sa chute. 

Au début de la première guerre punique en 264 av JC, la république Romaine vient à peine d’assoir son influence sur la péninsule italienne et fait figure de jeune puissance en méditerranée. Une escalade des tensions avec Carthage, ayant pour objet le contrôle de la Sicile, mène à un conflit ouvert entre les deux civilisations. Il s’agit de la première guerre que les Romains mènent hors de l’Italie qu’ils ont conquise grâce à une organisation militaire très avancée pour la période. Alors que les villages et villes ne comptent pas une population suffisante pour légitimer et amortir le coût d’une armée régulière, l’essentiel des tribus peuplant l’Italie se voient rapidement balayées par la machine militaire romaine qui, bien que n’ayant pas encore de soldats professionnels à proprement parler, a mis en place des tactiques et stratégies militaires singulières dont le « triplex acies » ou triple axe, par exemple, est emblématique. Cette organisation des soldats de l’armée consiste en la disposition de trois lignes d’infanterie successives supportées par des tirailleurs et illustre une certaine conception du leadership, individuelle et directement illustrative du leadership héroïque plus tard théorisé par Thomas Carlyle de 1848 (the Great Man Theory) et du leadership de classe de l’antique Athènes et longtemps pratiqué dans les entreprises du capitalisme naissant puis moderne ensuite. Elle est composée de citoyens romains positionnés dans la formation selon leur position dans la société (et par ailleurs, les armes et armures d’un romain sont payées de sa poche) : 

  • Les tirailleurs, les plus jeunes, sont appelés Vélites et ont un équipement léger et peu onéreux,

  • La première ligne d’infanterie est formée par les Hastatis, équipés d’une armure légère, une lance et un glaive,

  • La deuxième ligne est formée par les Principes, membres plus riches de la société ayant eu les moyens de s’acheter des armes plus lourdes et une cotte de mailles,

  • La troisième et dernière ligne est formée par les Triarii, membres les plus riches de la société romaine et guerriers aguerris qui empruntent les techniques de la phalange grecque et son armement lourd.

Il s’avère donc que l’armée romaine est un véritable reflet de la société qu’elle sert, les rôles militaires correspondant non seulement à l’habilité du combattant mais aussi à son statut social et à sa richesse personnelle. Dirigée par un grand nombre d’officiers commandant chacun des unités bien définies, la formation en triplex acies était plus mobile et résiliente que les autres armées lui étant contemporaines.

A l’inverse, Carthage base une grande partie de son armée terrestre sur le recrutement de mercenaires et de régiments envoyés par ses territoires vassaux. Contrairement à Rome, au moment de la première guerre punique Carthage est déjà une civilisation prospère et ancienne, reconnue comme la première flotte de la méditerranée tant en nombre qu’en maîtrise de la part de ses marins, eux principalement citoyens de la cité.

Les premières batailles navales entre les deux puissances se soldent par des défaites catastrophiques pour les Romains, inexpérimentés en combat naval et dont les navires sont incapables de résister aux quinquérèmes Carthaginoises, vaisseaux constituant la colonne vertébrale de la flotte, équipées chacune de 120 soldats et 300 marins répartis en 3 rangées de rameurs. Ces bateaux qui alliaient puissance et mobilité étaient l’une des prouesses en ingénierie navale qui avait assuré aux carthaginois la domination des mers. Selon des sources historiques, comme les écrits de Polybe, historien grec né en 200 av JC et auteur d’ouvrages reconnus dès son vivant sur les guerres puniques, les lourdes défaites des romains ont poussé ces derniers à se constituer leur propre flotte, comprenant que leur supériorité terrestre ne leur servirait à rien tant que leurs adversaires conserveraient le contrôle de la mer. Il en résulte une adaptation spectaculaire de la part de l’armée romaine, véritable organisation apprenante au sens moderne du terme. Face au défi technique, les romains réussirent en effet à récupérer une quinquérème Carthaginoise échouée sur les plages de Sicile pour la déconstruire et en déduire les plans de fabrication du navire. Par la suite, un effort de guerre global verra le financement et la construction d’une flotte forte d’une centaine de quinquérèmes et le recours aux colonies Grecques présentent en Italie du Sud, marins émérites, pour former des romains aux combats navals et constituer une bonne partie de l’équipage de la nouvelle flotte romaine. Enfin, troisième tenant de cette métamorphose, les navires romains sont équipés de « Corvus », une pièce mise au point par les ingénieurs romains ressemblant à une passerelle équipée de crochets pour permettre l’abordage des navires ennemis et donc le combat au corps à corps auquel les soldats romains étaient habitués. Le bateau Carthaginois fut copié et amélioré.

Le résultat de cette mobilisation peut être observé en 260 av JC, 4 ans à peine après le début du conflit, à la bataille de Mylae où la flotte Carthaginoise essuie une lourde défaite face aux nouveaux navires romains. La débâcle qui suivi fut le premier pas vers la chute de la ville. Au-delà de l’aspect purement militaire de la démarche, les Romains avaient réalisé l’impact psychologique dévastateur d’une défaite navale pour les Carthaginois. Comme mentionné plus haut, leur marine était l’appareil militaire des citoyens eux-mêmes et représentait la domination de la ville et son pouvoir dans la méditerranée. En somme, Rome a su lire les faiblesses de son adversaire et fut a même de profondément modifier sa conception de la guerre pour frapper vite et fort un point sensible et critique.

Cette capacité d’adaptation des armées romaines en fonction de leur ennemi est restée l’une des composantes les plus caractéristiques de la machine militaire ayant conquis la méditerranée entière dans les siècles ayant suivis. De nombreux exemples relatés par les historiens romains décrivent les raisonnements et actions entreprises par les commandants et ingénieurs des armées romaines pour adapter leurs tactiques voire leur équipement, avec énormément d’agilité et de capacité de remise en question des design dominants aurait-on dit aujourd’hui, pour surmonter des difficultés rencontrées sur le terrain. 

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